D'après une intervention à l'Open Source Summit India 2026, Mumbai
Lors de l'Open Source Summit India, à Mumbai, #Linus #Torvalds a échangé avec son ami de longue date #Dirk #Hohndel sur l'état du noyau Linux, la place grandissante de l'intelligence artificielle dans son développement, et l'abandon progressif du matériel devenu obsolète. Un entretien sans détour, où le créateur de Linux assume des positions parfois à contre-courant du discours ambiant sur l'IA.
Un rythme de publication volontairement sans éclat
Interrogé sur la version 7.1 du noyau, Torvalds a rappelé sa philosophie de longue date : privilégier une progression continue plutôt que des sorties spectaculaires ponctuées de grandes annonces. Une approche héritée de l'ère Git, qu'il tente de préserver malgré les pressions nouvelles. Car l'IA change la donne : les outils de détection automatique remontent désormais des bugs plus rapidement, ce qui met sous tension une communauté habituée à un calendrier de publication réglé comme du papier à musique, toutes les neuf à dix semaines.
Sur la gestion quotidienne, Torvalds a confié traiter environ 200 fusions en deux semaines durant les fenêtres de fusion du noyau - un chiffre qu'il qualifie lui-même d'approximatif. Il reste par ailleurs intransigeant sur les correctifs de dernière minute, qu'il préfère voir repoussés à la version suivante plutôt que risquer d'introduire un nouveau problème pour un gain marginal.
Fait révélateur : ce n'est pas la charge technique qui l'épuise le plus, mais les tensions humaines au sein de la communauté — des frictions qu'il reconnaît avoir lui-même parfois provoquées.
« Je ne suis pas programmeur, je suis chef de projet »
L'un des aveux les plus marquants de l'échange concerne son propre rôle. Torvalds admet ne quasiment plus lire de code et se définit désormais comme chef de projet plutôt que développeur. Les correctifs qu'il envoie encore ont valeur de suggestion, non de version finale : il attend que les mainteneurs les retravaillent et les lui renvoient, allant jusqu'à dire qu'il ne valide presque plus jamais son propre code.
Ce qui l'intéresse avant tout aujourd'hui, c'est la vue d'ensemble — comprendre l'intention derrière une pull request, d'où son exigence d'explications détaillées. Il replonge dans le code surtout à l'occasion d'échecs de compilation ou de conflits de fusion, un exercice qu'il maîtrise après des décennies de pratique.
NTFS, matériel « de musée » et fin de la nostalgie technologique
Sur le sous-système NTFS, chroniquement difficile à maintenir, Torvalds a évoqué avec humour la coexistence de deux implémentations concurrentes, qu'il laisse tout simplement coexister - voire s'affronter - sans trancher.
Plus largement, il assume ne pas être sentimental face à la technologie. Linux se montre de plus en plus proactif pour abandonner le support de matériel que plus personne n'utilise en dehors des musées. La version 7.2 du noyau abandonnera ainsi la prise en charge des machines x86 dépourvues de calcul flottant matériel, comme le vénérable 486 SX, vieux de plus de trente ans. Des protocoles réseau comme l'ISDN ou l'ATM suivent le même chemin. Torvalds reconnaît toutefois le principe de maintenir un support tant qu'il existe des utilisateurs réels - la bascule intervient seulement quand le coût de maintenance devient disproportionné.
Git, e-mails, et une défiance mesurée envers Rust
Côté outils personnels, Torvalds se dit atypique : il n'utilise que Git et les e-mails pour son travail, complétés par des recherches web classiques - quand la plupart des autres mainteneurs multiplient les outils, IA de vérification de correctifs comprise.
Sur Rust, souvent présenté comme la solution miracle à la sécurité mémoire, il tempère l'enthousiasme ambiant : le langage évite certaines erreurs faciles à commettre en C, mais ne protège en rien contre les erreurs de logique, qui restent la cause de plusieurs bugs majeurs récents dans le noyau. Il souligne aussi que les garanties de Rust s'arrêtent net dès que le code interagit avec des composants C - c'est-à-dire la quasi-totalité du noyau central, qu'il juge d'ailleurs d'une qualité supérieure grâce à des décennies de tests intensifs.
IA et LLM : plus de « déchets » que d'aide, jusqu'à récemment
Le sujet de l'IA, longtemps différé dans la conversation, occupe la dernière partie de l'échange. Torvalds relativise son propre chiffre de productivité "10x" évoqué par le passé, le qualifiant d'estimation sortie de nulle part plutôt que de mesure scientifique. Il constate que ce n'est que récemment que la production utile des LLM a commencé à dépasser le volume de code inutilisable qu'ils génèrent.
Son principal grief porte sur les faux rapports de bugs : des signalements en apparence crédibles, mais qui se révèlent être de pures hallucinations après un travail de vérification humaine coûteux. Sa règle est désormais claire : un rapport généré automatiquement ne suffit pas, il exige qu'une personne s'implique réellement, avec une proposition de correctif à l'appui.
Malgré ces réserves, Torvalds refuse de blâmer l'IA pour les problèmes qu'elle révèle — y compris des failles de sécurité embarrassantes, parfois vieilles de vingt ans, mises au jour et relayées dans la presse spécialisée quelques jours plus tard. Il utilise d'ailleurs lui-même les LLM pour prototyper rapidement des idées sur ses projets personnels, tout en jugeant qu'ils n'ont pas encore le niveau requis pour des corrections directes au niveau du noyau.
Source : entretien de Linus Torvalds avec Dirk Hohndel à l'Open Source Summit India 2026 (Mumbai), rapporté par ZDNet.